De la fable au fait : une brève histoire des voyages littéraires sur la lune.
Le 21 juillet 1969, l'image télévisée de Niel Armstrong faisant un premier pas sur la lune montre à l'humanité que ce qui semblait impossible était devenu possible. Dans bien des langues européennes, l'expression "décrocher la lune" se moque de qui prétend à l'impossible : Rabelais disait "prendre la lune avec ses dents", les anglais "enlèvent les étoiles du ciel, les polonais décrochent la lune avec une houe...
Sécurité. Pour accéder au portail de votre bibliothèque, merci de confirmer que vous n'êtes pas un robot en cliquant ici.
C'est dans cet esprit que Lucien de Samosate écrit son Histoire véritable. Lucien a vécu entre les années 120 et 190 notre ère à Samosate, ancienne cité dont les ruines se trouvent non loin de Samsat dans l'actuelle Turquie. Nous sommes alors dans l'empire Romain. Comme écrivain, cet autochtone hellénisé s'est illustré dans le dialogue humoristique et la satire. C'est à ce genre qu'appartient L'histoire véritable qui se moque des nombreux récits de voyages prétendument véridiques qui encombraient les bibliothèques savantes des géographes de son temps ; tout en apposant avec ostentation le sceau de la vérité dans son titre, Lucien cultive littéralement l’invraisemblance pour brocarder les récits de voyages des illustres et trop respectés anciens (Homère, Hérodote, Photios etc.) dont les exagérations ou les imaginations étaient lues avec respect, entendues comme à la lettre. La satire de Lucien nous raconte un voyage dont la vraisemblance ne lui importe guère. Mieux ; il le fait invraisemblable. Au demeurant, la manière dont le voyageur arrive sur la lune est absolument confuse ; Lucien y aborde comme par accident au cours d’une navigation déjantée sur océan de lait parsemé d'îles en fromage.
Sécurité. Pour accéder au portail de votre bibliothèque, merci de confirmer que vous n'êtes pas un robot en cliquant ici.
L'astronome Johannes Kepler (1571-1630) avait lu Copernic (1473-1543). Le livre du chanoine polonais l'avait convaincu que la Terre et les planètes tournaient en révolution autour du soleil. N'osant pas s'opposer au dogme qui faisait de la Terre le centre de l'univers, Copernic présentait l'héliocentrisme comme une pure hypothèse. Pour Kepler, c'était une certitude qu'il restait à prouver. En 1609, sur la base de relevés d'observation précis, il avait calculé la trajectoire de Mars autour de soleil et établi les célèbres lois de Kepler. En 1634, il lui fallait maintenant chercher à convaincre. Il choisi pour cela d'utiliser la fiction, un conte qui obligerait le lecteur à se représenter le mouvement des astres selon le nouveau point de vue héliocentrique. Un voyage sur la lune lui semble la manière la plus convaincante de décrire les mouvements des objets célestes selon le point de vue où on les observe : depuis la Terre ou depuis la Lune le mouvement apparent des astres n'est pas le même. Ignorant tout des fusées, ne sachant imaginer une technique crédible pour un tel voyage, il le conçu sous la forme d'un songe. Le Songe est donc une « expérience de pensée » qu'on peut rapprocher de celles qu'imaginait le jeune Albert Einstein pour concevoir la théorie de la Relativité.
Sécurité. Pour accéder au portail de votre bibliothèque, merci de confirmer que vous n'êtes pas un robot en cliquant ici.
Cyrano de Bergerac n'est pas seulement ce bretteur au verbe inspiré représenté au théâtre par Edmond Rostand. L'inspirateur du personnage a aussi connu une existence historique. Savinien Cyrano de Bergerac (1619-1655) n'était pas seulement un turbulent militaire du roi, il était aussi un scandaleux libertin et surtout un lettré, auteur de L'Histoire comique des Etats et Empires de la Lune (publiée après sa mort en 1657 et suivie en 1662 de L'Histoire comique des Etats et Empires du Soleil). Si l'astronomie de Copernic, de Kepler et Galilée n'avait pas encore conquis tous les esprits, elle était acquise à celui du libertin Cyrano. Les aventures extraterrestres qu'il imagine n'ont pas vocation à convaincre ses lecteurs de la relativité du mouvement des astres : c'est la relativité des mœurs que son doigt pointe en désignant la lune. Son homosexualité n'est pas ouverte, un coming out est inconcevable à cette époque. Aussi nous fait-il la relation d'un voyage chez les habitants de la Lune (puis du Soleil) qui invite son lecteur à imaginer d'autres manières de vivre et d'autres systèmes de valeurs. Les similitudes que les royaumes lunaires et solaires présentent avec les royaumes terrestres sont assez frappantes pour faire de cette œuvre une critique sociale, morale et philosophique du temps de Louis XIV. Cyrano transporte ses lecteurs sur la lune pour donner une leçon de relativisme qui serait une sorte de versant moral du projet Képlérien de relativisme du mouvement selon lesquels les apparences des choses diffèrent selon les points de vue. Roman philosophique à la façon du conte de Voltaire Micromégas, des Lettres persanes de Montesquieu ou des Voyages de Gulliver, le roman de Cyrano est un miroir qu'il tend à la société de son temps.
Pour ce qui est du moyen de transport sur la Lune, celui imaginé par Cyrano pour son héros (Dyrcona) n'avait pas vocation à la crédibilité scientifique. Il conçut rien moins que cinq méthodes pour quitter la Terre : des fioles de rosée ; une sauterelle à ressorts ; une obscure histoire de moelle, la fumée et, enfin, un chariot de fer attiré vers le ciel par de puissants aimants lancés en l'air. Malgré cette fantaisie technologique, le récit du voyage de Dyrcona vers la lune est aussi la défense d'une philosophie nouvelle de la nature encore en train de naître ; l'année de la publication de l'Autre monde (1650) Newton n'avait que 3 ans, mais Cyrano y fait référence à Copernic et Galilée et persifle sur les épicycles du système géocentrique.
Sécurité. Pour accéder au portail de votre bibliothèque, merci de confirmer que vous n'êtes pas un robot en cliquant ici.
Karl Friedrich Hieronymus Freiherr von Münchhausen vécu dans un royaume allemand de la fin du 18ème siècle. Ce vieux baron, ancien officier et mercenaire était connu pour les exploits de jeunesse qu’il aimait raconter dans les salons à un public complaisant. La postérité amplifia jusqu’à une démesure comique son tempérament hâbleur immortalisé par les récits recueillis en anglais par Raspe que Bürger retraduisit en allemand avec quelques remaniements et amplifications. A la fin du 17ème siècle, les nouvelles idées scientifiques commencent à transformer les représentations du monde. Or les églises eurent le tort de voir en cette « philosophie naturelle » une concurrente ; bien mal leur en pris, car à force de combattre les idées scientifiques, les religions imprimèrent un mauvais pli religieux à ce qu’on allait désormais appeler la Science avec un grand S. Cette tentation prophétique de la science (qui va s’instaurer jusqu'à notre époque successivement dans l’Être suprême Révolutionnaire, le Saint-Simonisme, le marxisme, le positivisme et la technocratie) allait bientôt rendre celle-ci la Sainte Raison bien ennuyeuse et la réaction romantique allait vite trouver certains charmes aux vieilles croyances ou aux imaginations les plus débridées. Le succès des Aventures du Baron de Münchhausen vient de là. A la fantasmagorie des vieux contes, Münchhausen allie une tonifiante puissance comique à laquelle Théophile Gauthier rendit hommage en traduisant ses aventures en français. Autant les Voyages de Lucien étaient une réaction burlesque au manque de rigueur des antiques géographes qui prétendaient décrire le monde, autant le succès des Aventures du Baron semble exprimer une joyeuse réaction de l’imagination artiste à un monde en voie de désenchantement. Le baron s’honore d’avoir accompli deux voyages sur la lune. Lors du premier, fort bref (il lui fallait simplement y récupérer un objet trop brusquement lancé en l’air), le baron escalada une de ces plantes à pois turques qui « poussent si rapidement » (on pense à Jack et le haricot magique). Le second voyage est assez semblable, quant au transport, à celui de Lucien de Samosate : un ouragan soulevant jusqu’à la lune le navire sur lequel il naviguait.
Sécurité. Pour accéder au portail de votre bibliothèque, merci de confirmer que vous n'êtes pas un robot en cliquant ici.
En France, Jules Verne (1828-1905) publie De la Terre à la Lune (1865). La science triomphe avec la révolution industrielle : le 19ème siècle est le siècle des ingénieurs. Dans le même temps, le roman acquiert ses lettres de noblesse et n’est plus un genre honteux. L’impact social de l’innovation technologique et industrielle commence à nourrir l’imaginaire des romanciers de Louis Sébastien Mercier (L’an 2440 publié en 1771) à Albert Robida (Le vingtième siècle publié en 1883). Mais c’est d’abord dans l’œuvre de Jules Verne que l’on reconnaît la préfiguration d’un genre qui s’affirmera définitivement au 20ème siècle : la science-fiction. Avec De la Terre à la Lune, il n’est pas question d’escalader un haricot géant ou d’être arraché à l’océan par un ouragan pour tomber sur la lune. L’expédition lunaire doit être programmée scientifiquement avec tout le savoir des ingénieurs, en l'occurrence ce sont des spécialistes de l'armement et de la balistique qui vont s'atteler au projet lunaire. Tant pis, si le choix technologique de Jules Verne est une bourde : une capsule spatiale propulsée par canon comme un obus impose aux voyageurs un choc d’accélération auquel aucun être humain ne peut survivre. Il fallait que cette fiction ait les apparences de la science.
Sécurité. Pour accéder au portail de votre bibliothèque, merci de confirmer que vous n'êtes pas un robot en cliquant ici.
Lorsque l'album des Aventures de Tintin, On a marché sur la Lune est sorti en 1954 (et prépublié en 1953), la culture technologie de Hergé est à l'avant-garde. Les soviétiques ne mettront Spoutnik en orbite qu'en 1957 et Neil Armstrong ne mettra le pied sur la lune qu'en 1969. Mais la technologie des fusées est bien au point ; le russe Constantin Tsiolkovski (1857-1935) en avait parfaitement conçu la théorie et la pratique au tout début du vingtième siècle. En 1903, celui-ci publie un ouvrage visionnaire : L'Exploration de l'espace cosmique par des engins à réaction. Les soviétiques sauront exploiter cet héritage. Côté occident, c'est l'ingénieur allemand von Braun qui après avoir construit les missiles V2 pour Hitler va propulser la technologie américaine dans l'espace avec les fusées Saturne. En 1953, nous sommes en pleine guerre froide ; cette époque donne le ton dans l'album de Tintin ; le programme spatial dirigé par le professeur Tournesol pour le gouvernement Syldave est espionné par une mystérieuse puissance étrangère. Hergé était bien documenté sur la prospective spatiale. Bien sûr, la fusée de Hergé ne ressemble pas à une fusée Saturne et on ne trouve pas non plus trace d'une capsule Columbia ou d'un LEM Eagle; la fusée de Tournesol quitte la Terre, aluni et retourne entière sur Terre. Mais les scaphandres qui équipent les personnages ressemblent à ceux des astronautes à venir et la manière dont Hergé représente la base de lancement de la fusée à un faux-air de Cap Canaveral. Avec Tintin, l'exploration lunaire est en passe de devenir l'aventure humaine qui sera celle Youri Gagarine et Niel Armstrong. Le frisson philosophique quitte le terrain de la fiction pour entrer dans l'histoire.
Sécurité. Pour accéder au portail de votre bibliothèque, merci de confirmer que vous n'êtes pas un robot en cliquant ici.
Sécurité. Pour accéder au portail de votre bibliothèque, merci de confirmer que vous n'êtes pas un robot en cliquant ici.
Norman Mailer est un monstre sacré des lettres américaines. Deux fois récompensé par le prix Pulitzer ; en 1969 pour les Armées de la nuit et en 1980 pour Le Chant du bourreau. On sait moins qu’il fut diplômé à Harvard en ingénierie aéronautique. Cet écrivain, représentant du Nouveau journalisme américain était naturellement destiné à rendre compte du premier voyage sur la Lune jamais réalisé. Il publie donc en 1970, Of a Fire on the Moon traduit en français sous le titre Bivouac sur la Lune. Avec lui nous avons accompli une complète révolution autour de la lune : Lucien plaidant le faux pour en appeler à la vérité avec ses Histoire véritable nous a conduit à travers le mentir-vrai de la littérature jusqu’à l’évènement historique servi par le plume sans complaisance d’un des acteurs de la Contre-Culture américaine.
