Il est difficile d'être un spectateur

Savoir plus et réserver
 

Alekseï Guerman est vraiment exigeant avec le spectateur;  l'omniprésence de l'immondice d’un bout à l’autre du film rebutera de nombreux spectateurs. Ce film aurait pu s’intituler  «Il est difficile d’être un spectateur ». Car le regarder est une épreuve que vous allez vous infliger autrement dit, une expérience. Soit vous en venez à bout, soit  il vient à bout de vous (ou vous met à bout). D'une certaine manière, il traîne le spectateur dans le boue - mais peut être pas gratuitement.

Avec « Il est difficile d’être un dieu » vous êtes face à une performance où le cinéaste réussit à montrer dans chaque plan du film (au sens propre si je puis dire) de l’immondice, de la morve, du sang, de la boue, de la crasse ; un vaste de champ de fange ruisselante d’humidité sous une pluie permanente.  Loin d'être accessoire, l'immonde est ici la matière même du film et l'on se prend à rêver au cauchemar nauséabond qui nous aurait pris à la gorge si le cinéma avait été capable de donner l’odeur; ça sentirait la merde d'un bout à l'autre.

Une telle outrance laisse songeur. La portée de tout ce déluge fangeux semble aller bien au-delà de la simple métaphore filée. Il est évident que les œuvres de Bosch et de Breughel ont inspiré la composition de bien des plans et le choix des décors - à la limite de la citation.  Dans un noir est blanc sophistiqué, l’image est composée avec un art du grotesque digne des deux peintres flamands; de beaux panoramiques où  le villageois abruti croise le moine ventru dans un décor médiéval où le colombage glisse sur le colombin.  Mais la caméra reste économe en plans larges et aérés ; elle vous met le nez dans le caca en plans rapprochés qui détaillent les dentitions pourries, les coulis de morves sous les narines, les matières fécales étalées sur les visages et la boue collées aux bottes.

 

Ce film est la seconde adaptation d'un roman de science-fiction russe des années 1960 ;  Qu’il est difficile d’être un dieu  des frères Arcadi et Boris Strougastki (auteurs plusieurs fois adaptés par Andreï Tarkovksi  Stalker par exemple). C’est le cinéaste allemand Peter Fleischmann avec la collaboration de Jean-Claude Carrière qui l’adapta pour la première fois à l’écran en 1988 avec une réussite que nous laissons à  votre appréciation (lien pour emprunter le DVD).

 

Denoël, 1973

 

Ce roman des frères Strougatski  date de 1964. Il s’agit de science-fiction à caractère politique qui aborde la question du fascisme et de l’interventionnisme. Il est difficile d’être un dieu décrit une société en stagnation – celle des peuples de la planète Arkanar -  incapable d’évoluer  mais dans laquelle un ordre totalitaire est en train de s’installer. Cette planète est observée par la civilisation avancée des Terriens qui se refusent à intervenir dans ses affaires. Les romanciers russes écrivaient en pleine guerre froide; la diplomatie n’avait pas encore inventé le droit d’ingérence; le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes était le principe qui réglait le concert des nations ; l’outrepasser était une déclaration de guerre.

L’intrigue dans laquelle sont impliqués une multitude de personnages aux noms exotiques laissera peut-être un sentiment de confusion au lecteur. Mais bien que le film d’Alekseï German (contrairement à celui de Fleischmann et Carrière) laisse le ressort politique de l’histoire dans un obscur second plan, et bien que les images de Guerman soient à l'opposé de l'imagerie de la science-fiction, son film constitue une adaptation plutôt respectueuse de l'esprit du roman. L'extrait suivant de l'oeuvre des frères Strougatski éclaire beaucoup le projet du cinéaste.

http://www.babelio.com/auteur/Arcadi-Strougatski/33267/citations/22213

 

Ce long extrait signale que les questions dont il traite sont d’une brûlante actualité. Comment ne pas penser à l’ascension d’ISIS (DAESH) et à la question cruciale de l’interventionnisme (à laquelle Vladimir Poutine a répondu à sa façon). Mais on aurait tort de voir dans ce film qui est l’œuvre d’une vie (Guerman y consacra vingt ans de la sienne et meure avant sa sortie en salles) une œuvre de circonstance; le processus de décomposition politique, social et culturel des civilisations est éternel, trans-historique; c'est le thème rebattu de la décadence qui est ici transfiguré.

Tout cela fait qu’au final, si l’on accepte le contrat avec le réalisateur, on ne s’ennuie pas pendant les deux heures et quarante minutes que dure le film. En pleine immersion dans le lisier d’Arkanar, le spectateur s'élève en spectateur à la puissance deux – à l’instar de Don Roumata, le personnage principal, l’observateur terrien de cette planète fétide devenu une sorte de dieu dans ce monde croupissant. Et la question du regard, du statut d'observateur et d'autant plus en jeu dans ce film que vous vous y sentirez vous même observé à votre tour ; car les pauvres hères de la planète Arkanar  viennent parfois vous lorgner par le trou de  l'objectif -  comme un animal sauvage venu renifler la camera d’observation laissée dans la forêt par un zoologue. En voyant ces bougres approcher leur œil de l’objectif comme pour regarder dedans, vous êtes renvoyé à votre statut de spectateur.

Comment réagir devant ces faces de brutes qui nous ramènent à notre condition de spectateur par ce jeu de miroir renversé de la caméra qui nous met en position de « regardé » ? Est-ce une critique du spectateur, dont la faute serait de n’être que spectateur ? L’interprétation naïve et bien-pensante de la critique de la société du spectacle s’en prend généralement à tous ceux qui se donnent en spectacle ; classe politique et show business etc. Mais qu’en est-il de la responsabilité du spectateur ? Après tout n’est-ce pas le thème du roman des frères Strougastki ? Les terriens avec leurs scientifiques sont les spectateurs du désastre de la civilisation d’ Arkanar ; désastre sur lequel ils ne souhaitent pas intervenir. Et si la charge du cinéaste ne visait pas plutôt le public des salles de cinéma ou de la télévision ; autrement dit nous avec notre complaisance de spectateur, toujours prompt à nous émouvoir de toutes les misères du monde au cinéma mais comme à travers une vitre dont la trompeuse invisibilité nous rassure inconsciemment.

 Il est difficile d'être un dieu. Aleksei Guerman

 

Un film, tout comme l’argent, n’a pas d’odeur. Pestillance sublimée par la pellicule, celui-ci vous fait respirer le miasme assassinant l'odeur de la jonquille. Pour preuve ces deux indices. Le premier, ce passage du film où offrir des fleurs constitue est à la base de l'étiquette pour se saluer à la cour d’un despote.  L’autre indice est dans la bande-son – sur laquelle il y aurait beaucoup à dire encore. Retenons simplement qu’un des motifs musicaux récurrent de la bande-son n’a échappé à aucun spectateur russe ; il s’agit d’un des mélodies les plus célèbres du répertoire slave ; Le Temps du muguet.

 

 

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