Vincent Olinet : Rerum novarum

RERUM NOVARUM – VINCENT OLINET

 

Texte écrit par l'artiste à l'occasion de l'exposition Rerum Novarum au Pavillon Blanc, présentée du 30 mai au 29 aout 2015.

 

J'ai pensé pour cette exposition une série de sculptures, qui, dans leur présentation, forment une œuvre unique, un large nombre d'automobiles manufacturées, inspirées par un modèle particulier, la Benz Vélo Comfortable de 1893. La série, la standardisation, la compétence sont en jeu dans ce processus de réédition et de réinvention, formant un prisme sur une époque au travers duquel nous éclairons notre Histoire contemporaine. L'invention d'une automobile, littéralement ce qui se meut par soi-même, ne répond pas à un besoin direct, mais plutôt à une conjonction de savoir-faire, de technologies et quelque part d'absurdité. Cet objet résume le destin d'une œuvre d'art, objet attendu par personne mais qui jaillit du néant.

Une croissance soudaine et naturelle, un envahissement programmé, faussement désuet, peut-être pour mieux semer le doute. On fait plus confiance à ce que l'on connaît, et l'image bonhomme de la voiture nous rassure. Sans soupçonner la tyrannie du travail, la répétition laborieuse. Taylor au chronomètre et la Belle époque.

L'ère industrielle repose la question du collectif. Qui sommes-nous? L'Homme existe, et comme les humanistes l'arrachent à Dieu, l'âge industriel l'arrache à la Nature. Tout à coup, en inventant la machine on considère l'Humain. Rerum Novarum 1, Des Choses Nouvelles. Sans partager les encycliques, c'est bien la dimension humaine, sociale, socialiste, qui croît en même temps. Seuls restent les boulons boulonnés, les vis vissées, et pourtant la vie est là, derrière. D'une centaine d'automobiles vendues à des aristocrates hurluberlus, on arrive plus tard à la voiture moderne, la Nouvelle Automobile, démocratique, qui retrace les lignes des paysages, raccourcit les distances et grise par sa vitesse. L'essence ne se vend pas, il faut aller de pharmacies en pharmacies qui jouent le rôle de stations-services. La voiture loisir et la voiture usinée. D'autres visionnaires bien inspirés élaborent à leur tour, jouent  leurs compétences et leurs techniques,  inventent leurs métiers. D'une bande caoutchoutée, on retiendra l'intuition géniale de deux frères, qui, au hasard d'une crevaison dans le Massif Central eurent en vision un tore.

Mon projet consiste à se tenir sur la même route et à faire une œuvre d'art mobile, qui joue du travail d'artisan en même temps que de celui de l'ouvrier, de l'inventeur et du technicien. Une œuvre qui se déplace d'un atelier à l'autre, puisse être montée à la chaîne et dont le nombre et l'unité seraient deux éléments indissociables. Il s’agit de réinventer en évoluant, de s'inspirer et de sortir du magma de l'inconscient collectif, un objet dans lequel investir une histoire personnelle. D’être soi-même l'entreprise. Comment combiner ces pas d'artistes, cette suite d'ajustements et de trous mal placés, de tâtonnements vers la mesure idéale, dont les trente suivants ajusteront des variables floues ? Et qu'est-ce que la mesure idéale ? Qui a inventé le standard et pourquoi ne pas en inventer un autre ? Le standard, n’est-ce pas tendre vers quelque chose de normé, de normal ? Le sur-mesure n'est pas standard, il est anormal. Et pourtant, on ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve : deux objets seront peut être identiques mais resteront deux objets.

Cette fermentation spontanée prend les allures d’une colonie de bactérie qui tout à coup s'emballe et s'étale dans la boîte de Petri. Ces sculptures ne seront pas faites à la chaîne, c'est le mirage de ce travail. Il n'y a pas d'usine, ce n'est qu'un atelier et des gars qui serrent des vis. L'automobile a fait naître de nouveaux métiers, comme elle en a tué d'autres. C'est le cycle de la vie appliqué à un phénomène industriel et social - un long processus, où les étapes se chevauchent et se fondent entre elles.

Le présent semble se déplacer le long de la chaîne de production. Qu'est-ce alors que le contemporain ? Un cliché à un instant T, figé, à redéfinir à l'instant T'? Peut-on dire : ça a été contemporain? Peut-on, en gardant l'écume fragile du présent, se mettre dans la peau de l'autre et regarder son époque avec ses yeux, oublier ce qui adviendra après ? L'exercice n’est pas simple, mais il faut essayer de comprendre l'image de la voiture de cette façon : une absurdité, un ovni, un gag, une calèche sans chevaux aux yeux de l’homme du XIXème. Les spectateurs des premières voitures ne conçoivent pas de ne pas mettre d'attelage. Il semble manquer quelque chose dans leur forme : les passagers sont assis face au conducteur, les roues sont de tailles différentes, et parfois, même dans les rues de Londres, un homme agite un drapeau pour prévenir du passage de ces véhicules auto-motorisés.

C'est la somme de ces énergies qui fait l'essence de ce travail. Ma tâche d'artiste-poète-philosophe est de comprendre, rejouer, expliquer, prolonger et donner à voir une expérience. Une expérience pas uniquement plastique, mais qui fourmille d'anecdotes, de grandes lignes historiques, d'aspirations humaines, et de miroirs contemporains. De boulons serrés et de vis vissées.

 

Vincent Olinet, 2014

 

www.vincentolinet.com
http://www.laurentgodin.com/artists_detail.php?id_artiste=14

 

1- Rerum Novarum, encyclique de 1891 du pape Léon XIII

 

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