SOPHIE LIADOS, FAIRE SIGNE, DE L'ARCHITECTURE AU GRAPHISME / PRIX JEUNE CREATION 2016 DE L'ACA-PBC ET DU PAVILLON BLANC

SOPHIE LIADOS, FAIRE SIGNE, DE L'ARCHITECTURE AU GRAPHISME

http://www.sophieliados.com/

 

Par Julie Martin -  www.julie-martin.fr

Sophie Liados, graphiste diplômée de l'isdaT, éprouve une grande curiosité pour les signes, qu'il s'agisse d'images issues de la publicité (Color me Cosmic), de l'histoire de l'art (Les liaisons dangereuses) ou de situations de la vie quotidienne (Les Passants). Elle consigne ces motifs porteurs de sens, sous formes de prises de vue, de collectes d'images et de documents, et en suscite une nouvelle compréhension à travers l'élaboration de divers objets éditoriaux. Parmi ces signes, Sophie Liados fait du vocabulaire architectural son principal terrain de recherche poursuivant la récurrence des liens entre l'architecture et le design graphique.

Sa démarche est originellement motivée par une curiosité pour les fabriques de jardins1 imaginées ou réellement construites du XVIIIe au XIXe siècle. Nommées aussi pavillons, celles-ci ont une vocation ornementale et compositionnelle au sein de l'ordonnancement spatial des parcs. Ces temples miniatures, tours gothiques et autres pagodes, inspirés des monuments anciens ou étrangers sont totalement fantasmés en conformité avec la pensée romantique qui irrigue l'époque, mais ils sont pourtant considérés comme des prétextes à la réflexion, à la connaissance et à la délectation lors des promenades au jardin. Sophie Liados réalise des dessins vectoriels de ces édifices à partir des schémas de Jean Charles Krafft2. Cette technique commune aux architectes et aux graphistes, isole ici les représentations des espaces bucoliques et rationalise l'extravagance des édifices. Les dessins simplifiés soulignent l'analogie entre les pavillons romantiques et les attractions des parcs de loisirs contemporains et anticipent l'aspect aseptisé des architectures sur lesquelles la jeune graphiste travaillera par la suite.

En effet, ses recherches la conduisent au Val d’Europe, le territoire périphérique du Parc Disneyland Paris dans le Val de Marne, dont l'urbanisme est issu d'un projet associant les collectivités territoriales locales à la Walt Disney Company. Sophie Liados va s'employer à photographier méthodiquement le centre commercial et les pavillons des lotissements nés de cette curieuse alliance.

La grande précision dans la restitution des détails, l'absence de la figure humaine, la prise de vue frontale et sans distorsions qui confère aux bâtiments une dimension sculpturale rappellent la démarche de Bernd et Hilla Becher3. Mais, alors que les formes des architectures industrielles sont dictées par leur fonction, celles du Val d'Europe alignent un vocabulaire ornemental gratuit, répétitif et calibré, réunis en dehors de toute conformité à un quelconque style architectural, renvoyant à une vision invraisemblable de l'architecture française mais prometteuse de bonheur. Pour souligner cette idéalisation, Sophie Liados ne photographie que par beau temps, déployant en arrière plan un ciel resplendissant digne d'une brochure immobilière.

Elle aboutit à un essai visuel sous la forme d'un livre intitulé Au bout du compas qu'elle construit en articulant ses photographies à des documents relatifs au Val d'Europe et à des extraits de Mickey Parade. Une circulation entre les images s'instaure, avec, par exemple, l'occurrence d'un oculus4 présent sur un bâtiment dessiné derrière Donald et quelques pages plus loin sur l'une des façades photographiées. Le cercle, qui donne sont titre à l'ouvrage, évoque la forme du territoire occupée par Disneyland Paris, ces lotissements renfermés sur eux-mêmes, la lecture qui s'ouvre et s'achève sur le territoire du Val d'Europe et bien sûr, les oreilles de Mickey !

Le livre démontre avec une finesse teintée d'amusement que la démarche approximative et kitsch des fabriques de jardin trouve aujourd'hui une nouvelle formulation. Il amène le lecteur dans une promenade métaphorique productrice de connaissance et de délectation, au sein de cette utopie en carton-pâte anticipant une vie domestique faussement proprette et tirée au cordeau.


1- Sous le terme de « fabriques de jardin » sont désignées des constructions légères, pour la plupart aujourd'hui disparues, visant à agrémenter les jardins. Elles cultivent souvent extravagance et exotisme. En France, elles connaissent leur apogée sous la Révolution.
2- Architecte français du XIXe siècle, il publie de nombreux ouvrages architecturaux dont le recueil Plans des plus beaux jardins pittoresques de France, d’Angleterre et d’Allemagne  ; et des édifices, monuments, fabriques, etc. qui concourent à leur embellissement, dans tous les genres d’architecture, tels que chinois, égyptien, anglois, arabe, moresque, Etc. (1809), source des dessins de Sophie Liados.
3- Bernd (1931-2007) et Hilla Becher (1934-2015) forment un couple de photographes allemands connus principalement pour leur inventaire photographique de bâtiments industriels.
4- Ce terme désigne en architecture une ouverture ronde dans un mur.
 

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