Représenter la musique : Musilink, la recherche graphique de Lucile Domon, prix jeune création 2015 de l'ACA-PBC

REPRESENTER LA MUSIQUE: MUSILINK, LA RECHERCHE GRAPHIQUE DE LUCILE DOMON, PRIX JEUNE CREATION 2015 DE l'ASSOCIATION DES AMIS DU CENTRE D'ART AU PAVILLON BLANC DE COLOMIERS

http://www.luciledomon.com/

Par Antoine Marchand

 

Comment représenter la musique aujourd’hui ? Ou plutôt, comment perpétuer la tradition des liens entre production musicale et création graphique ? En effet, du pionnier américain Alex Steinweiss – qui illustra dès 1939 les pochettes des disques vinyles de Columbia Records, dont il était alors directeur artistique –  aux productions emblématiques récentes de Peter Saville pour le label Factory Records ou du studio M/M Paris pour Björk et Etienne Daho notamment, nombreux sont les exemples de collaborations fructueuses entre ces deux domaines de la création. Toutefois, à l’heure du streaming et de la consommation dématérialisée, est-il encore possible d’illustrer la musique aujourd’hui ? C’est dans ce projet aussi singulier qu’anachronique que s’est lancée Lucile Domon il y a quelques mois.
Après une première étape qui a consisté à créer de nouvelles illustrations pour des disques déjà existants – The Dodos, Wave Machines, The Shins… –, les réflexions de la jeune graphiste se sont plus spécifiquement déplacées vers l’image de la musique dans sa diffusion sur Internet. En effet, elle a rapidement découvert qu’il n’existait pas de création spécifique à ce support. Néanmoins, plutôt que de transposer à la musique en ligne les formats habituellement employé pour les pochettes de disques – photographie, illustration ou composition typographique la plupart du temps –, Lucile Domon a cherché à créer une image spécifique, qui exploite à plein les potentialités offertes par Internet.
Elle a ainsi travaillé à la création d’un site dédié, intitulé Musilink. Il n’est plus question ici d’illustrer tel ou tel disque de manière indépendante, mais bien de proposer un outil offrant une vision globale de la production musicale actuelle et passée. Cette interface résolument 2.0 prend la forme d’une arborescence, d’une constellation, où les groupes sont liés entre eux par les diverses collaborations de leurs membres respectifs. S’affiche ainsi devant nos yeux une histoire de la musique toute particulière, uniquement générée par les affinités artistiques des musiciens impliqués dans ces multiples projets. À la manière de la théorie des six degrés de séparation établie par le hongrois Frigyes Karinthy en 1929, on se plaît à découvrir en quelques secondes les connexions entre Modest Mouse et Beck ou les Smiths – accointances somme toute assez logiques – mais également avec Blondie, Bob Marley ou Black Sabbath – filiations beaucoup plus surprenantes.
Si de telles arborescences ont déjà été créées pour illustrer des projets en lien avec la sphère musicale (1)  – citons notamment le Rock Heap With Loose Ends (2003) de Dave Muller, copie d'un diagramme publié en 1975 décrivant le développement rapide qu'a connu la musique populaire depuis l'explosion du rock en 1956, et sa relation au marché ; ou bien encore la fresque réalisée récemment par Mathieu Clainchard pour le magazine Volume (2) , en lien avec le morceau UFO du groupe ESG –, la singularité de la cartographie développée par Lucile Domon réside dans son caractère évolutif, dans cette volonté de développer un site participatif, où chacun est invité à contribuer – sur le modèle du géant américain Wikipedia –, et qui intègre donc dès sa conception les multiples possibilités offertes par les réseaux numériques. Ce faisant, elle nous rappelle également la dimension socio-culturelle inhérente à la musique, conçue comme un réseau d'échanges et de relations esthétiques, sociales et personnelles. Ou comment, d’une certaine manière, tenter de combler le vide laissé par la disparition des disquaires indépendants et des revues spécialisées, en proposant une alternative originale aux plateformes de diffusion standardisées telles que Spotify ou Deezer, qui ont elles totalement évacué cette appréhension rhizomique de la musique en supprimant notamment les informations habituellement disponibles dans les notes de pochettes.

Antoine Marchand

 

1- Sans parler des artistes qui travaillent plus généralement sur cette notion de cartographie, de rhizome, le plus connu d’entre eux étant certainement Mark Lombardi, dont les sociogrammes avaient en leur temps permis d’établir des liens entre les familles Bush et Ben Laden.
2- Mathieu Clainchard, UFOlogy (2011), Volume n° 3, juillet 2011-janvier 2012, p. 67-69

 

Texte commandé par le Centre d’art au Pavillon Blanc et l’association ACA-PBC à l’occasion de la 2ème édition du « prix de la jeune création des Amis du Centre d’art – Le Pavillon Blanc de Colomiers », juin 2015

Demo de Musilink

 

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