L’art de Yûichi Yokoyama - par Kodama Kanazawa

Par Kodama Kanzawa, commissaire de l'exposition "Yûichi Yokoyama, Wandering Through Maps - un voyage à travers les cartes", présentée au Pavillon Blanc du 27.09 au 20.12 2014

 

De la peinture au manga
Yûichi Yokoyama est né en 1967 à Miyazaki au Japon. On lui demande souvent s'il se considère comme un mangaka ou comme un peintre. «  Ce qui vous va le mieux » répond t-il invariablement. Je dirais qu'un auteur de manga classique pense dans le cadre contraint d’une bande-dessinée, alors de Yûichi Yokoyama opère à rebours : il a choisi le manga pour présenter ce qu'il voulait dépeindre. En étudiant la peinture à l'huile dans une célèbre université tokyoite, il eut le sentiment qu'il s'agissait d'un médium limité, ne représentant qu'une scène unique, alors qu’il voulait dessiner le passage du temps. Il s'est alors intéressé au manga et à la représentation du temps que permet la succession de cases.
Si le Japon est le royaume du manga (vous en connaissez sans doute certains, tels Dragon ball ou Naruto), le travail de Yûichi  Yokoyama se distingue fortement du manga tel qu’il s’est popularisé à travers le monde. L'œuvre de Yûichi Yokoyama ne contient pas d'intrigues ou de protagonistes auxquels le lecteur pourrait s'identifier. Les personnages y sont excentriques et pourraient vivre dans le futur. Ses livres vont donc au-delà du cadre du « manga japonais » et placent Yûichi Yokoyama parmi ces dessinateurs-auteurs tel qu'on en trouve en France. Son travail est ainsi publié en Espagne, en Italie, en Russie, en France et aux États-Unis. Au japon, ses lecteurs ne sont pas nécessairement des fans de manga mais sont plutôt issus des milieux de l'architecture, de la mode et du design.

Manga et tradition
Pour autant, cela ne signifie pas que le travail de Yûichi Yokoyama soit déconnecté de la culture du manga. Il utilise d'ailleurs les bases du langage de la bande-dessinée japonaise* pour composer ses livres. Lorsqu’il choisit le manga comme principal médium, Yûichi Yokoyama commença par en étudier les techniques dans un manuel destiné aux débutants. Il respecte, encore aujourd'hui, le langage établi de la culture manga. Vous verrez qu'il maîtrise parfaitement les constructions en cases, décrivant chaque mouvement avec minutie, conduisant précautionneusement le lecteur d'une scène à l'autre. D’une certaine manière, l'histoire et la tradition du manga japonais s’accomplissent dans les représentations surréalistes de Yûichi Yokoyama.
Vous retrouverez également l'influence de l'art traditionnel japonais dans son travail. Les diaporamas présentés dans l'exposition diffusent les cases issues de trois livres. En regardant chaque case comme un dessin à part entière, vous verrez qu'elles sont composées d’une structure équilibrée faite de lignes de tension à la manière des ukiyo-e (estampe japonaise sur bois) dessinées par Utamaro ou Hokusai. Après avoir étudié la peinture à l'huile, Yokoyama s'est intéressé à plusieurs techniques occidentales pour finalement choisir le papier comme support principal, se concentrant ainsi sur un domaine spécifique de la tradition artistique japonaise, à savoir le ukiyo-e, un type d’impression où la planéité est mise en évidence. Après avoir observé chaque page comme une image, croisé les dessins originaux appartenant à ces images et reconnu les livres de Yokoyama comme un ensemble de dessins, vous comprendrez ce que ses livres ont d’impressionnant. Yûichi Yokoyama considère l’art contemporain comme un monde étrange où le prix des œuvres rend bien souvent leur acquisition impossible. Il préfère la collaboration avec des éditeurs l’impression de ses mangas rendus ainsi abordables au plus grand nombre.

Représenter le temps
Pour son exposition au Pavillon Blanc, j’ai choisi avec Yûichi Yokoyama le titre « Wondering through Maps - un voyage à travers les cartes ». Dans ses mangas, il tente de représenter le « temps ». Ses thèmes de prédilection sont le développement technologique (New Engineering) ou encore le langage (Baby Boom, Room) et les métamorphoses de l’espace (Travel, NIWA). The World Map Room (La salle de la mappe monde), livre dans lequel trois personnages apparaissent de nulle part pour rendre visite à un homme, rappelle le Gekiga, un mouvement de bande-dessinées japonaises des années 50 et 60 connu pour sa dureté et son intensité. Dans ses histoires, les protagonistes marchent à travers des lieux, décrivant des points de vue. Il s'agit de sorte de récits d'aventures pourtant radicalement distincts des récits habituels : ils ne contiennent pas d'intrigues claires et palpitantes. Chez Yokoyama, on ne peut situer les décors, savoir qui sont les personnages et ce qui leur arrive. Il décrit les lieux et les Hommes tels qu’ils sont, avec un grand sens de l'observation, mais entretient une part de mystères et ne donne jamais de réponses.

Enregistrement compulsif
Pour comprendre son œuvre, on peut rappeler que Yûichi Yokoyama a une tendance à ce que l'on pourrait nommer  « l’enregistrement compulsif ». Depuis le lycée, il écrit ainsi une ligne quotidienne dans son journal, notant ce qu'il a mangé, les lieux où il s’est rendu et les événements du jour. C'est aussi un aficionados de Tweeter : depuis son exposition au Kawasaki City Museum en 2010, il n'a pas passé un seul jour sans tweeter. Comme pour son journal intime, il écrit un tweet par jour. Chose particulièrement étonnante, il accumule des enregistrements sonores de conversations avec ses amis, qu'il réécoute lorsqu'il travaille. J'ai d'abord pensé qu'il s'agissait d'un comportement étrange, puis j'ai réalisé que nous relisions parfois les lettres que nous avons reçues ou écrites. Yûichi Yokoyama savoure peut-être, en réécoutant ses enregistrements, les subtilités de ses émotions quotidiennes. Je pense que la même chose peut être dite de son travail. Ses descriptions de voyage et les errances de don dessin sont la représentation d'expériences de vie infimes desquelles émergent des cascades de sentiments multiples. Une vue de la ville depuis le sommet d'une colline ; une rivière qui s'étire dans un coin ; un gratte-ciel aperçu au détour d’une rue ; la silhouette d'un passant sur la route ; le mouvement, la lumière d'un instant : ces détails sont la respiration du Monde. Les dessins de Yûichi Yokoyama, très précisément organisés en case, capturent chaque impression les unes après les autres, pas à pas, et reflètent l'implacable passage du temps. Il nous raconte ainsi le plaisir de l’instant.

Un voyage vers l’abstraction
Mentionnons enfin certaines explorations formelles entreprises par l’artiste. Les visages et les costumes décrits par Yokoyama paraissent venir du futur. Il évite ainsi de confiner son œuvre au Japon et lui confère une plus grande universalité. Son travail prend ici les allures d'une expérimentation sur papier, faite de lignes et de plans. La série Beast and Ourselves (Les bêtes et nous) peut être envisagée comme une expérimentation dans le champ de la peinture. On voit aussi apparaitre ces expériences dans ses mangas comme une matière vivante et animée. Yûichi Yokoyama voyage à travers les genres du manga et de la peinture d’une manière à la fois substantielle et créative.

 

* Etant donné que Yûichi Yokoyama fait référence à un manuel publié dans les années 90 au Japon, je parle de « langage de la bande-dessinées japonaises ». Pourtant, la culture du manga japonais ne s'est pas développée uniquement au Japon. Elle a été influencée par la culture de la bande-dessinée du monde entier, la France y compris.

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