L'ANNEAU DE COURBURE, OU, LES MYSTÈRES DE L'ART

Si les critiques d’art faisaient de l’escalade et si les alpinistes parlaient d’art, la critique d'art serait-t-elle moins ronde ? Plus pointue ? En son temps, l'écrivain René Daumal a tenté quelque chose dans ce genre. Le dernier roman qu’il ait écrit, Le Mont Analogue, est peuplé de scientifiques, aventuriers en goguette à mi-chemin entre Indiana Jones et Géo Trouvetou. Point de critique d’art parmi les personnages, mais un récit aux possibilités analogiques qui font se croiser l’alpinisme avec la quête improbable d’un lieu sacré et l’explication de l’inexplicable. 


UNE TRIBUNE POUR BRISER L'ANNEAU

« L’anneau de courbure » est la notion tout à fait obscure à laquelle s’attache cette première page de la Tribune. Elle résonne à l’oreille de l’amateur d’art (et du lecteur du Mont Analogue dont nous vous conseillons la lecture immédiate) comme une parabole. « L’anneau de courbure » pourrions nous dire, est ce temps d’incompréhension qui fait tout le mystère de l’art. C’est lui qui sépare la croute de la peinture et qui, une fois brisé, autorise le passage de l’objet à sa signification.
Aussi la page « Tribune » de ce site web se voudra-t-elle un espace d’escalade et d’aventure critique à l’assaut de l’anneau de courbure des œuvres et de l’art. La Tribune n’aura pas peur du pouvoir analogique. En prenant pour base les expositions du centre d’art, elle aura pour vocation éditoriale de triturer les mystères de l’art. Cette page est un programme critique. Elle verra intervenir des critiques d’art, des artistes et des auteurs qui auront le souci d’expliquer le sens de leur promenade à travers l’art et la découverte des œuvres. Cette programmation est une expédition : il s’agit d’expliquer ce qui fait l’art d’aujourd’hui, d’interroger la raison d’être et la signification des œuvres. En bref, de briser l’anneau de courbure. 


LE MONT ANALOGUE

Pour revenir à ce livre intriguant et inachevé (l’auteur est décédé avant d’avoir fini son œuvre), Le Mont Analogue a pour sujet la recherche d’un objet invisible aussi gros qu’un continent. Le Mont Analogue, « roman d'aventures alpines, non euclidiennes et symboliquement authentiques », narre l'histoire d'une expédition. On ne recherche pas ici le passage du grand nord mais la voie qui permettra de passer « l’anneau de courbure ». A savoir de rendre visible l’invisible.
A l'origine de l'expédition, un scientifique (le narrateur) écrit un article dans une obscure Revue des fossiles au sujet des montagnes qui dans de nombreuses mythologies, tracent une voie sacrée entre le ciel et la terre : Ararat, Sinaï, Nebo, Mérou, Olympe. Le narrateur conclut son article en proposant de nommer cette montagne symbolique « Le Mont Analogue ». Il énonce que pour qu'une telle montagne puisse jouer ce rôle, « il faudrait que son sommet soit inaccessible mais sa base accessible aux êtres humains. (…) La porte de l'invisible doit être visible. » Il est pris aux mots et contacté par Le Père Sogol, personnage principal et premier apôtre à croire à l’existence de la fameuse montagne mythique. Son étendue serait, selon lui, « aussi grande que celle des îles les plus vastes de notre planète – de la Nouvelle-Guinée, de Bornéo, de Madagascar, peut-être même de l'Australie », mais paradoxalement cachée à la vue de l'homme. Doit-t-on ajouter que le Père Sogol souffre selon ses mots d'un « incroyable besoin de comprendre »? Un symptôme commun aux scientifiques, aux curés, aux artistes et aux amateurs d’art d’une certaine manière. Les deux larrons réunissent quelques acolytes et partent à la recherche du Mont. Au cours du récit, Sogol explique que si cette montagne n'a jamais été découverte c'est parce qu'elle serait entourée d'un « anneau de courbure, plus ou moins large, impénétrable, qui, à une certaine distance, entoure le pays d'un rempart invisible ».


DES FALAISES AUX CIMAISES

Voilà pour le livre. Quoique non euclidienne, cette aventure alpine n'est est pas moins symboliquement authentique. Car lorsque l’on passe de l'alpinisme aux cimaises des salles d’exposition, le spectateur que nous sommes est également confronté à l'« anneau de courbure » propre à chaque œuvre. Question de position, de savoir ou d’alchimie, notre accès à la signification de l’œuvre est inégal, arbitraire, pas toujours simple. Il existe cependant toujours une porte d’accès. Certains l’ont appelé Stargate (allez voir le film), d’autres ont imaginé un miroir (lisez Alice au pays des Merveilles). Les critiques d’art se plaisent quant à eux à rejouer une espèce de « scène du crime » dans laquelle l’œuvre serait pavée d’indices qui nous permettraient de remonter aux intentions de l’artiste (on pense au titre du livre d’un critique d’art anglo-saxon, Ralph Rugoff, Scene of the crime ; ou au recueil de textes critiques d’E Troncy, joliment intitulé Le colonel Moutarde dans la bibliothèque avec le chandelier en référence à Cluedo). 


TEST GRANDEUR NATURE

La première exposition du centre d’art pour la saison 2011-2012 est un terrain de jeu propice à cet exercice. Elle regroupe les œuvres de Chris Johanson, artiste américain de la côte ouest et d’Edouard Baribeaud, jeune artiste franco-allemand. Leurs œuvres abandonnent toutes deux le langage de la peinture moderne. Elles se tournent vers d’autres sources, la rue et la nature, avec une volonté comparable d'écrire un autre monde. Dans ce monde là, notre lecture de l’œuvre est à réinventer selon des indices qui ne sont plus ceux de la rupture et de la modernité. Johanson s’intéresse à la vie quotidienne tandis que Baribeaud explore les croyances et l’inexplicable, qui croisent ses propres rêves.

Autant d’ « anneaux de courbures » à passer. On terminera par ce passage du Mont Analogue où l’on s’amusera à intervertir le mot « île » (celle qui abriterait Le Mont Analogue selon Sogol et ses comparses) avec le mot « œuvre » : « Pour trouver le moyen de pénétrer dans [l’œuvre], il faut poser en principe, comme nous l’avons déjà fait, la possibilité, et même la nécessité d’y pénétrer. La seule hypothèse est que la « coque de courbure » qui entoure [l’œuvre] n’est pas absolument – c’est-à-dire toujours, partout et pour tous – infranchissable. A certain moment et à certain endroit, certaines personnes (celles qui savent et celles qui veulent) peuvent entrer. »*
Ainsi soit-t-il.

 

Arnaud Fourrier
 
*Le Mont Analogue, p. 66-67, éditions Gallimard collection L’imaginaire

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