FONDRE, BATTRE, BRISER OU « L’AUTRE APOCALYPSE»

On pourrait rajouter d'autres verbes : frapper, casser, détruire... Autant dire que cette exposition nous fait ressentir une fin, celle du monde et par extension de nous -mêmes. Et alors ? L'an 2012 n'a-t-il pas été riche de telles prédications ?

Programme : Destruction !

Dans L'Apocalypse Cinéma1, Peter Szendy parle du concept d' « outilité »2 qui explique que l'outil quand il fonctionne est invisible. On ne le remarque que lorsqu'il y a dysfonctionnement et qu'il met en danger tout un système. On en a la parfaite illustration avec l'incroyable carambolage d'engins mécaniques de haute technologie dans le 3 ème Terminator le bien nommé Soulèvement des machines (2003).
Le cinéma nous y prépare en quelque sorte : zombies, fin des temps, prémonition aiguë (on pense ici au beau Take Shelter (2011) de Jeff Nichols) et dans cette exposition, ici et maintenant, ce sont les objets, autant dire les matériaux, qui s'emparent de notre quotidien pour notre plus grand effroi et avouons-le, notre plus grand plaisir...
Baptiste Debombourg tord et retord du verre feuilleté afin que le matériau soit un tant soit peu maîtrisé, Florian Pugnaire et David Raffini filment la vie d'appareils se frottant les uns les autres, provoquant ainsi des explosions ici et là, encore plus fort que Wall-E (2008) au caractère si humain malgré sa nature de robot. Anita Molinero marquée par le T1000 de James Cameron (encore lui...) fond tout ce qui lui tombe sous la main et ô sacrilège s'en prend à un parc pour enfants... Faut-il y voir une révélation (sens premier d'apocalypse) ou apprivoisement de ce même quotidien devenu fou ? Disons que l'homme n'a pas eu besoin de menaces extérieures pour mettre en danger son environnement immédiat et qu'il y arrive très bien tout seul, le précurseur Mad Max en 1979 le démontre sans peine et accentuera plus cette ligne dans sa deuxième partie, en 1981, où la raréfaction du pétrole donne lieu à de cruelles confrontations entre nations. Inutile de préciser qu'ici les notions de « post apocalyptique » et de « post atomique » ont fait leur apparition.

Là où tout commence

Ces déflagrations mondiales ne doivent pas nous faire oublier que ce même cinéma, américain en majorité, a une longue histoire avec la fin du monde. On peut remonter aux années 50 où le danger venait souvent d'un autre monde, de l'extérieur, de l'Autre. Or à partir de la fin des années 60, deux métamorphoses s'opèrent, d'une part le mal est provoqué par l'homme, le premier volet de La Planète des Singes (1968) et son final saisissant ne dit pas autre chose. Mais ce qui fera la marque des années 70, de ce Nouvel Hollywood décrit par Peter Biskind, c'est une consommation tous azimuts de l'énergie qui menace jusqu'à l'existence des films eux-mêmes. Telle est la thèse passionnante de Jean-Baptiste Thoret qui dans Le cinéma américain des années 703 prend pour exemple Point Limite Zéro (1971) de Richard Sarafian où une voiture lancée à pleine vitesse pour relier deux points éloignés des Etats Unis finira encastrée dans les pelleteuses mises par les autorités pour stopper cette course folle qu'elles ne comprennent pas. Plus fort encore, Macadam à deux voies (1971) de Monte Hellman, s'achève littéralement lorsque la pellicule du film se consume : si le plein d'énergie se tarit, vient à manquer, alors c'est la fin proprement dite... Toujours dans cette même période, le cinéaste par excellence de « l'incommunicabilité », Michelangelo Antonioni attiré par la contre-culture américaine, signe Zabriskie Point (1970) d'un final explosif puisqu'il détruit en plusieurs plans répétés une maison haut perchée dans le désert, au design dernier cri, symbole d'une consommation effrénée.
Nous nous retrouvons face à des visions apocalyptiques mais qui pourtant ne se rapportent pas au genre proprement dit du « film apo » ou « post-apo » (selon les classifications d'un site américain rapportées par Peter Szendy).

Là où tout finit

Ces dernières années pourtant, deux des plus belles propositions de fin d'univers nous sont venues d'Europe : l'une du Nord avec Melancholia (2011) de Lars Von Trier et l'autre de l'Hexagone avec Les Derniers jours du monde (2009) des frères Larrieu. En écho à la fin du film d'Hellman, le réalisateur danois choisit la même radicalité et termine son inoubliable œuvre sur un fond noir très cut : dès que l'astre Mélancholia touche la Terre, plus rien n'existe pour filmer l'impensable, la fin du film signe la fin du monde... Moins lyriques, moins foncièrement romantiques, les frères Larrieu du fond de leur Sud-Ouest français imaginent pour le pauvre Mathieu Amalric et sa main coupée une fuite en avant faite de rencontres improbables toutes imprégnées de relations charnelles, d'amour et d'intimité en premier lieu, comme un parfum d'épicurisme qui se déclencherait malgré tout.

Alors « Fondre, Battre, Briser » brasse à sa manière tous ces thèmes, ces influences mais pas comme on passerait bêtement des plats, ils sont plutôt recrachés, régurgités et donnés à bout de bras, si je puis dire, pour continuer le travail (le combat ?).

Ali Lecheheb

1 Peter Szendy, L'apocalypse cinéma, éditions Capricci, 2012
2 emprunté à Heidegger
3 Jean-Baptiste Thoret, Le cinéma américain des années 70, éditions Les Cahiers du cinéma, 2006

Tous les films cités sont présents dans le pôle Arts du Pavillon Blanc

Retrouver la programmation complète du cycle CinémApocalypse au Cinéma Le Central sur cette page.

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