Petite histoire littéraire des voyages sur la Lune

Cette brève histoire des voyages sur la lune ne prétend pas à l’exhaustivité et nous avons négligé ceux qui n’ont pas fait date dans l’histoire des randonnées lunaires. Par ailleurs, nous avons retenu deux titres pour lesquels le séjour lunaire n’est qu’une péripétie parmi d’autres aventures (Lucien et Munchhausen). Ce privilège ne tient pas seulement à l'antériorité ; ces fictions qui ont porté en leur temps l'idée de voyager sur la lune sont révélatrices d'une certaine idée du ciel lorsqu'on les rapporte à leur contexte historique.

 

Fiction et vérité : Lucien de Samosate

Le premier voyage sur la lune attesté dans la littérature nous a été raconté en grec vers le second siècle de notre ère. Lucien de Samosate (125 ? – 192 ? Après J.C.) écrit ses Histoires véritables dans le but de moquer les nombreux récits de voyages prétendument véridiques qui encombraient les bibliothèques savantes des géographes de son temps ; tout en apposant avec ostentation le sceau de la vérité dans son titre, avec ses Histoires véritables Lucien cultive littéralement l’invraisemblance  pour brocarder les récits de voyages des illustres et trop respectés anciens (Homère, Hérodote, Photios etc.) dont les exagérations ou les imaginations étaient lues avec respect, entendues comme à la lettre. Autant dire ici, que l’objectif n’est nullement prophétique. La satire de Lucien nous raconte un voyage la vraisemblance ne lui importe guère. Mieux ; il le fait invraisemblable. Au demeurant, la manière dont le voyageur arrive sur la lune est absolument confuse ; Lucien il tombe comme par accident au cours d’une navigation déjantée sur une mer fantasque (son navire traverse un océan de lait dont les îles sont en fromage plus ou moins crémeux).

 

 

Histoire véritable [Texte imprimé]  / Lucien ; traduit du grec et annoté par Pierre Grimal

Changer de point de vue : Johannes Kepler

Tout autre est l’objectif de l’auteur du Songe ou l’Astronomie lunaire. L’astronome Johannes Kepler (1571-1630) avait lu le livre dans lequel Copernic imaginait que le soleil était au centre de l’univers plutôt que la Terre ; d’après ses calculs on pouvait bien mieux décrire le mouvement des astres avec ce nouveau système plutôt qu’avec celui du vieux Ptolémée (selon lequel la Terre était au centre d’un univers qui tournait autour d’elle). Fasciné par l’hypothèse de Copernic, Kepler avait besoin de se représenter le mouvement des astres selon ce nouveau point de vue. Il s’imagina donc comment un homme percevrait les trajectoires de la Terre et du Soleil dans le ciel s’il les observait depuis la lune. Le Songe est donc une « expérience de pensée ». Mais c’est une fiction racontée sur le mode du récit d’aventure dont le but est de communiquer un point de vue nouveau sur le mouvement des astres. A défaut de pouvoir imaginer un quelconque véhicule spatial, le narrateur de Kepler accompli son voyage lunaire sur le mode d’un songe mêlé de magie.

 

 

Le songe ou L'astronomie lunaire [Texte imprimé]  / Johannes Kepler ; traduit du latin par Thérèse Miocque.

La Lune miroir du monde (1) : Savinien  Cyrano de Bergerac

Ce nom de Cyrano de Bergerac est encore bien présent dans les mémoires – mais comme personnage de fiction et non comme personnage historique. L’inspirateur du personnage d’Edmond Rostand, Savinien Cyrano de Bergerac (1619-1655) fut pourtant l’auteur de L’Histoire comique des Etats et Empires de la Lune (publiée après sa mort en 1657 et suivie en 1662 de L’Histoire comique des Etats et Empires du Soleil). Les similitudes que les royaumes lunaires et solaires présentent avec les royaumes terrestres sont assez frappantes pour faire de cette œuvre une critique sociale, morale et philosophique du temps où vivait Cyrano. Ce voyage lunaire avait été probablement inspiré à Cyrano par l’auteur anglais Francis Godwin qui avait publié en 1638 (soit 4 années après le Songe de Kepler) The Man in the Moon : or A Discourse of a Voyage Thither by Domingo Gonsales, the Speedy Messenger que Jean Baudoin mis en notre langage en 1648[i] . Cyrano  transporte ses lecteurs sur la lune pour donner une leçon de relativisme qui serait une sorte de versant moral du projet Képlérien de relativisme du mouvement selon lesquels les apparences des choses diffèrent selon les points de vue. Roman philosophique à la façon du conte de Voltaire Micromégas, des Lettres persanes de Montesquieu  ou des Voyages de Gulliver, le roman de Cyrano est un miroir qu’il tend à la société de son temps.

Autant dire que la technologie imaginée par Cyrano pour transporter son héros (Dyrcona) sur la lune n’avait pas vocation à la crédibilité scientifique. A cette fin,  Dyrcona imagina cinq méthodes pour quitter la Terre (des fioles de rosée ; une sauterelle à ressorts ; une obscure histoire de moelle, la fumée et enfin les aimants). Mais le voyage vers la lune n’en devait pas moins défendre une nouvelle philosophie de la nature ; la physique de Newton et l’astronomie de Copernic et Galilée. Selon la nouvelle philosophie pour aller sur la lune, le problème consistait à s’arracher à l’attraction terrestre qui devenait désormais universelle.

 

 

 

L'autre monde [texte imprimé]  / Savinien Cyrano de Bergerac ; édition présentée, établie et annotée par Jacques Prévot.

La jubilatoire mythomanie du Baron de Münchhausen

Karl Friedrich Hieronymus Freiherr von Münchhausen vécu  dans un royaume allemand de la fin du 18ème siècle. Ce vieux baron, ancien officier et mercenaire était connu pour les exploits de jeunesse qu’il aimait raconter dans les salons à un public complaisant. La postérité amplifia jusqu’à une démesure comique son tempérament hâbleur immortalisé par les récits recueillis en anglais par Raspe que Bürger retraduisit en allemand avec quelques remaniements et amplifications.

A la fin du 17ème siècle, les nouvelles idées scientifiques commencent à transformer les représentations du monde. Or les églises eurent le tort de voir en cette « philosophie naturelle » une concurrente ; bien mal leur en pris, car à force de combattre les idées scientifiques, les religions imprimèrent un mauvais pli religieux à ce qu’on allait désormais appeler la Science avec un grand S. Cette tentation prophétique de la science (qui va s’instaurer jusqu'à notre époque successivement dans l’Être suprême Révolutionnaire, le Saint-Simonisme, le marxisme, le positivisme et la technocratie) allait bientôt rendre celle-ci la Sainte Raison bien ennuyeuse et la réaction romantique allait vite trouver certains charmes aux vieilles croyances ou aux imaginations les plus débridées. Le succès Aventures du Baron de Münchhausen vient de là. A la fantasmagorie des vieux contes, Münchhausen allie une tonifiante puissance comique à laquelle Théophile Gauthier rendit hommage en traduisant ses aventures en français.

Autant les Voyages de Lucien étaient une réaction burlesque au manque de rigueur des antiques géographes qui prétendaient décrire le monde, autant le succès des Aventures du Baron semble exprimer une joyeuse réaction de l’imagination artiste à un monde en voie de désenchantement.

Le baron  s’honore d’avoir accompli deux voyages sur la lune. Lors du premier, fort bref (il lui fallait simplement y récupérer un objet trop brusquement lancé en l’air), le baron escalada une de ces plantes à pois turques qui « poussent si rapidement » (on pense à Jack et le haricot magique). Le second voyage est assez semblable, quant au transport, à celui de Lucien de Samosate : un ouragan soulevant jusqu’à la lune le navire sur lequel il naviguait.

 

 

Les aventures du baron de Münchhausen [texte imprimé]  / Gottfried August Bürger ; traduit de l'allemand par Théophile Gautier ; illustrations de Quentin Faucompré.

La lune, miroir du monde (2) : George Tucker alias Joseph Atterley

En 1827, George Tucker (1775–1861), un politicien américain connu surtout pour être le premier biographe de Thomas Jefferson, a publié sous le pseudonyme de Joseph Atterley  A Voyage to the Moon: With Some Account of the Manners and Customs, Science and Philosophy, of the People of Morosofia, and Other Lunarians (Un voyage sur la lune avec des observations sur les mœurs et coutumes, la science et la philosophie des peuples de Morosofia et autres luniens).Voyage to the Moon Tucker Un tel titre annonce sinon une satire, du moins une critique sociale. Dans une courte préface, il devance les critiques qui l’accuseront de gâtisme fabulateur en pointant leur refus de voir en ces pages certes « non conformes à la vérité et aux lois naturelles, un miroir fidèle des erreurs de ceux qui savent et des ‘folies des sages’ ».

Aux États-Unis, George Tucker est considéré comme un précurseur de la Science-Fiction mais son propos est clairement philosophique et pour aller sur la lune, son imagination d’écrivain se contente de forger un matériau fictif ayant la capacité d’annuler la désormais scientifiquement acquise force de gravité.

NON TRADUIT EN FRANCAIS: Livre électronique à télécharger sur le Gutenberg Project (Epub ; kindle ) ou Lire en ligne

L’ingénieur, ce héros : Jules Verne

En France, Jules Verne (1828-1905) publie De la Terre à la Lune (1865). La science triomphe avec la révolution industrielle : le 19ème siècle est le siècle des ingénieurs. Dans le même temps, le roman acquiert ses lettres de noblesse et n’est plus un genre honteux. L’impact grandissant de l’innovation technologique et industrielle commence à nourrir l’imaginaire des romanciers de Louis Sébastien Mercier (L’an 2440 publié en 1771) à Albert Robida (Le vingtième siècle publié en 1883). Mais c’est d’abord dans l’œuvre de Jules Verne que l’on reconnaît la préfiguration d’un genre qui s’affirmera définitivement au 20ème siècle : la science-fiction. Avec De la Terre à la Lune, il n’est pas question d’escalader un haricot géant ou d’être arraché à l’océan par un ouragan pour tomber sur la lune. L’expédition lunaire doit être programmée scientifiquement avec tout le savoir des ingénieurs. Tant pis, si le choix technologique de Jules Verne est une bourde : une capsule spatiale propulsée par canon comme un obus impose aux voyageurs un choc d’accélération auquel aucun être humain ne peut survivre. Tant pis, il fallait que cette fiction ait les apparences de la science.

 

 

De la Terre à la Lune [Texte imprimé]  / Jules Verne ; illustrations de Montaut.

 

 

Autour de la Lune [texte imprimé]  / de Jules Verne ; ill. par James's Prunier ; commenté par Jean-Pierre Verdet.

 

 

De la Terre à la Lune [Texte imprimé]  ; Suivi de Autour de la Lune / Jules Verne ; chronologie, introd., bibliogr... et archives de l'oeuvre par Simone Vierne.

 

Lune : La traversée du miroir : Herbert George Wells

Avec Les premiers hommes dans la lune (1901) d’Herbert George Wells (1866-1946), la fiction romanesque a traversé le miroir. Les luniens (appelés sélénites chez Wells) ne sont plus une sorte de double de l’humanité ; ils constituent le modèle fictif d’une altérité extra-terrestre : première figure de l’Alien, ils ne ressemblent pas a priori à l’humanité ; les sélénites ressemblent à des insectes vivent dans le sous-sol lunaire. S’ils partagent avec l’humanité une forme d’intelligence (un des personnages parvient à enseigner l’anglais à deux sélénites) ils en diffèrent biologiquement ; l’humanité accumule du savoir, la société sélénite est structurée par hyperspécialisation de ses individus à la façon des insectes sociaux. Le monde extra-terrestre n’est plus ici un miroir de l’humanité mais un territoire où d’autres formes de vie sont possibles.

The first men in the MoonWells était plus biologiste que physicien et Jules Verne (mort en 1905) avait désapprouvé le mode de transport imaginé par Wells en 1901 pour aller sur la lune ; il reprochait peut-être à son confrère anglais un certain manque d’imagination scientifique. En effet, le vaisseau spatial était construit en cavourite ; ce matériau inventé par Cavor (le physicien de l’expédition) a la propriété d’annuler les effets de la gravitation.

Les premiers hommes sur la lune téléchargeable gratuitement sur le site  de la La Bibliothèque électronique du Québec (Epub ; doc (Word) ; pdf)

 

On va (bientôt) marcher sur la Lune : Hergé

Lorsque l’album des Aventure de Tintin, On a marché sur la Lune est sorti en 1954 (et prépublié en 1953), Hergé est à l’avant-garde technologique. Les soviétiques ne mettent Spoutnik en orbite qu’en 1957 et Neil Armstrong ne mettra le pied sur la lune qu’en 1969. Mais la technologie des fusées est bien au point ; le russe Constantin Tsiolkovski (1857-1935) en avait parfaitement conçu la théorie et la pratique au tout début du vingtième siècle. En 1903, celui-ci publie un ouvrage visionnaire : L'Exploration de l'espace cosmique par des engins à réaction. Les soviétiques sauront exploiter cet héritage. Côté occident, c’est l’ingénieur allemand von Braun qui après avoir construit les missiles V2 pour Hitler va propulser la technologie américaine dans l’espace avec les fusées Saturne.

En 1953, nous sommes en pleine guerre froide ; cette époque donne le ton dans l’album de Tintin ; le programme spatial dirigé par le professeur Tournesol pour le gouvernement Syldave est espionné par une mystérieuse puissance étrangère.

Hergé était bien documenté sur la prospective spatiale. Bien sûr, la fusée de tintin ne ressemble pas à une fusée Saturne et on ne trouve pas non plus trace d’une capsule Columbia ou d’un LEM Eagle; la fusée de Tournesol quitte la Terre, aluni et retourne sur Terre en conservant son intégrité. Mais les scaphandres qui équipent les personnages ressemblent à ceux des astronautes à venir et la manière dont Hergé représente la base de lancement de la fusée à un faux-air de Cap Canaveral. Avec Tintin, l’exploration lunaire est en passe de devenir l’aventure humaine qu’elle sera avec Gagarine et Apollo 11. Le frisson philosophique quitte le terrain de la fiction pour entrer dans l’histoire.

 

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Les Aventures de Tintin : Objectif Lune / Hergé.

 

 

Les Aventures de Tintin : On a marché sur la Lune / Hergé.

 

 

On a (enfin) vraiment marché sur la lune : Norman Mailer

Norman Mailer est un monstre sacré des lettres américaines. Deux fois récompensé par le prix Pulitzer ; 1969 pour les Armées de la nuit et en 1980 pour Le Chant du bourreau. On sait moins qu’il fut diplômé à Harvard en ingénierie aéronautique. Ce brillant représentant du Nouveau journalisme américain était naturellement destiné à rendre compte du premier voyage sur la Lune jamais réalisé. Il publie donc en 1970, Of a Fire on the Moon traduit en français sous le titre Bivouac sur la Lune.

Avec lui nous avons accompli une complète révolution autour de la lune : Lucien plaidant le faux pour en appeler à la vérité avec ses Histoire véritable nous a conduit à travers le mentir-vrai de la littérature jusqu’à l’évènement historique servi par le plume sans complaisance d’un des grands acteurs de la Contre-Culture américaine.

 

 

Bivouac sur la Lune [Texte imprimé]  / Norman Mailer ; traduit de l'anglais (États-Unis) par Jean Rosenthal.

 Dans la belle édition illustrée chez Taschen:
 

A litre aussi: Dans Contes de la lune, Frédérique Aït-Touati, chercheuse en histoire des science et en histoire de la littérature (CNRS) mène un exposé clair et accessible sur les rapports de collaboration qui peuvent exister entre la science et la littérature autour du concept de fiction. Que voulait vraiment dire Isaac Newton quand il affirmait ne pas feindre d'hypothèses? Qu'est-ce qu'une "expérience de pensée" selon Einstein? Pourquoi Kepler ecrivit-il Le Songe?

 

 

Contes de la lune [Texte imprimé] : essai sur la fiction et la science modernes / Frédérique Aït-Touati. 

i ] Les éditions imprimées de ce texte sont hélas épuisées. On trouvera la traduction de Jean Baudoin dans les Wikisources : http://fr.wikisource.org/wiki/L'homme_dans_la_lune/Lvne

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