La maladie du temps : sur la maladie d'Alzheimer

Savoir plus et réserver
 

Peut-on encore de nos jours, comme le fit Saint-Augustin aux alentours des IIIe et IVe siècles, se poser la question de savoir ce qu’est le temps ? Le mot « temps » est d’un usage si quotidien que cette question paraîtra oiseuse à bon nombre. En parlant du temps, nous avons le sentiment de parler de quelque chose d'extérieur à nous même, quelque chose d'objectif. Les sciences modernes depuis (au moins Newton) ont fait du temps l'une des dimensions de notre expérience du monde. Dans cette histoire, la Théorie de la relativité n'a fait qu'apporter un dernier raffinement à ce point de vue.

Désormais, le temps est devenu objectif, matérialisé par la banalisation de la montre à bracelet,  des clochers, des horloges synchronisées de nos ordinateurs, etc.. Et pourtant nous savons aussi que - si nous savons le mesurer - nous ressentons le temps qui passe de façons souvent très diverses; selon qui l'on est et/ou selon les circonstances (un même durée paraît longue si on s'ennuie, courte si l'on s'amuse). Nous avons donc l'habitude de distinguer entre un temps objectif ou un temps subjectif.

Le postulat de ce livre est que la maladie d'Alzheimer est une maladie du temps. Trois raisons plaident pour cette façon de voir. D'abord, la maladie d'Alzheimer est une maladie de notre temps. L'auteur essaie de montrer qu'elle est devenue emblématique de notre époque depuis une dizaine d'années. A tel point que le danger nous guette de la concevoir comme un fléau de notre temps, la rançon du progrès médical. L'auteur nous met en garde contre cette vision apocalyptique, c'est le deuxième point. La maladie d'Alzheimer est une maladie chronique; ce n'est pas une maladie que l'on soigne au sens où l'on en guéri. Cette maladie dure et il n'y a pas d'antidote; on ne sait que ralentir son inexorable progression. Le soin, pour la maladie d'Alzheimer, c'est essentiellement de l’accompagnement. Enfin troisième point, il est clair que la maladie d'Alzheimer affecte la perception du temps du sujet qui en est atteint.

On aura compris que cette maladie affecte le temps subjectif du sujet malade. Fabrice Gzil, par ce livre, montre que le soin que nous devons apporter au malade ne peut passer que par l'engagement du temps des soignants et de l'entourage du malade. C’est par un sacrifice de son propre temps que le soignant (souvent l’entourage du malade) supplée au temps désagrégé du malade. C’est par un don de notre propre temps que nous pouvons encore lui garder sa dignité humaine . Ne pas lui accorder ce temps revient à l’enterrer vivan et à faire du malade d'Alzheimer un zombie (l'auteur analyse la mythologie contemporaine du zombie dans la première partie du livre). Ainsi, en faisant du temps le facteur le plus déterminant du soin, la maladie d'Alzheimer met clairement en question la manière dont notre société gère le temps. Par conséquent, elle oblige à réévaluer la manière dont notre temps subjectif s'accommode d'une temporalité idéologiquement posée comme objective, une temporalité mise en règle par une organisation sociale du temps asservie à une technostructure chronophage. Nos regards fixent anxieusement des horloges mais sommes-nous encore capable de voir derrière ces cadrans les visages de nos proches qui s'affacent de notre présent ?

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